Femmes et décarbonation : quand la contrainte écologique menace l’égalité
Plus personne aujourd’hui ne peut ignorer le dérèglement climatique. Le réchauffement global n’est plus une hypothèse : il est une évidence. Notre manière d’habiter le monde, d’extraire, de consommer, de produire, a eu des répercussions dévastatrices sur le vivant. Les équilibres écologiques se rompent, la biodiversité s’effondre, les ressources se raréfient. L’eau, l’air, la santé humaine : tout est désormais concerné.
Aujourd’hui, 30 ans après la première COP et malgré les Accords de Paris (COP 21 de 2015), les efforts pour ne pas dépasser 1,5°C /2°C à l’échelle mondiale, n’ont pas été à la hauteur des enjeux. Le gouvernement français a même réactualisé en mars 2025, le PNACC (Plan National d’Adaptation au Changement Climatique) pour intégrer + 4°C à l’horizon 2100. Nous sommes d’ailleurs en France, déjà à +1,7° et à Marseille à +2,4° par rapport à l’ère préindustrielle.
Il ne sera donc plus question de transition écologique. Le temps du choix est probablement derrière nous. La décarbonation s’imposera — non comme un projet collectif longuement mûri, mais comme une nécessité brutale, imposée par les contraintes physiques, économiques et sociales.
Le risque est même grand de voir la crise écologique nourrir les forces du repli : fascismes renaissants, extrémismes religieux et nationalismes identitaires. Tous ont en commun de vouloir restaurer un « ordre » prétendument naturel où la domination masculine serait la clé de voûte de la société. Sous couvert de morale ou de tradition, ces mouvements réaffirment la subordination des femmes et font obstacle à toute émancipation dans la société post-carbone.
En marge, mais gagnant progressivement en visibilité, se développe ce que certain·es appellent le « contournement spirituel » — une forme d’échappatoire au réel, teintée de quête pseudo-spirituelle. Ce phénomène attire majoritairement des femmes en recherche de sens, qui y trouvent à la fois refuge et probablement une forme de réparation. Elisabeth Feytit dans Méta de Choc, y consacre de nombreux podcast. De manière très schématique, ce courant de pensée maintient pourtant ces femmes à l’écart d’une réalité qui continue de se construire sans elles. En s’éloignant volontairement du modèle social dysfonctionnel, elles abandonnent souvent leur emploi pour se tourner vers des activités perçues comme plus porteuses de sens — liées au soin, à la nature —, laissant ainsi davantage d’espace aux décideurs traditionnels dans la sphère politico-socio-économique et même religieuse.
Une décarbonation subie, socialement inégale
La réduction drastique des émissions de carbone exigera des transformations rapides : mobilité électrique, réduction de la consommation, relocalisation des productions, sobriété et souveraineté alimentaire, retour au « fait maison ». Mais ces bouleversements ne nous toucheront pas toutes et tous de la même manière.
Dans les foyers, ce sont encore majoritairement les femmes qui assurent les tâches domestiques, la gestion du quotidien, l’alimentation, la santé et le soin (famille, parents vieillissants). Ce sont actuellement elles qui portent la charge mentale de la sobriété : l’engagement, l’alimentation durable (prise de tête pour des recettes végé qui puissent plaire au foyer, anti gaspillage, temps de cuisine, anticipation…), le zero waste, le fait maison, le compostage…
Or, dans une société contrainte à la décarbonation, ces responsabilités risquent de s’alourdir. Le danger est grand que cette nouvelle organisation du quotidien se traduise par une réassignation genrée : les femmes renvoyées à la sphère domestique, au nom d’une économie de moyens et d’une valorisation morale du « soin » et du « bon sens écologique ».
L’essentialisation du féminin : une menace pour l’autonomie
On vante souvent les femmes comme étant « plus responsables », « plus proches de la nature », « plus attentives au vivant ». Derrière cette image flatteuse, se cache un piège : l’essentialisation, très lié au repli/échappatoire cité plus haut.
Associer les femmes à la nature et à la sobriété, c’est risquer de justifier leur assignation à des rôles de soutien, de soin et de réparation, alors que les espaces de décision, de technologie et d’innovation restent largement masculins.
Dans une société où la production industrielle recule et où l’autonomie matérielle devient cruciale, où les décisions se prennent sans réelle représentativité des femmes, ce glissement pourrait réduire leur indépendance économique et symbolique.
L’appauvrissement et la perte d’accès aux ressources
Les premières victimes d’une décarbonation brutale seront les plus précaires. Or, les femmes sont surreprésentées parmi les foyers modestes, les familles monoparentales (1/4 des familles sont monoparentales, et 80% d’entres elles ont une femme à leur tête). En 2023, 77,9% des salariées à temps partiel sont des femmes, ce qui représente pour la population française 27% des femmes et 8 % des hommes*.
Quand l’énergie devient rare, quand les prix de l’alimentation augmentent, quand la mobilité se restreint, ce sont elles qui perdent le plus d’autonomie et se sont elles qui sont assignées au soin et aux charges domestiques.
L’accès à un véhicule électrique, à un logement isolé, à des produits locaux ou à des technologies propres restera d’abord un privilège économique. La décarbonation, si elle est subie et non pensée, pourrait ainsi creuser davantage les inégalités de genre et de classe. Rappelons qu’aujourd’hui la richesse des hommes est supérieure de 47% à celle des femmes.
Des violences exacerbées en période de crise
Les périodes de crise, comme nous alertait Simone de Beauvoir, révèlent toujours les tensions sociales et les dominations invisibles. Lors du confinement lié au COVID-19, la Fondation des Femmes rappelait une hausse de 30% des signalements de situation de violences conjugales et intrafamiliales ; plus 44% d’interventions des forces de l’ordre pour différends familiaux et une augmentation de 21 % des féminicides. Amnesty International France, Women for Women et le HCR avertissent par ailleurs que les femmes racisées ou immigrées sont particulièrement touchées par les VSS.
Chaque fois que la société se replie sur elle-même, que la précarité, l’incertitude et la peur progressent, les rapports de domination se durcissent, et les violences à l’égard des femmes augmentent. Une société sous contrainte carbone, traversée par des chocs économiques et climatiques successifs, pourrait reproduire ces dynamiques : plus de contrôle, plus de dépendance, plus de violence.
Le risque numérique, un nouvel espace d’inégalités pour les femmes
La société post-carbone s’appuie de plus en plus sur le numérique, présenté comme une solution écologique et administrative. Pourtant, cette transition comporte des risques majeurs pour les femmes, car le numérique n’est pas neutre : il reproduit et amplifie les inégalités de genre.
Une sous-représentation persistante des femmes dans le numérique
Les femmes représentent seulement 27–30 % des professionnels du numérique et environ 25 % des effectifs dans les formations technologiques. De plus, près de la moitié quittent le secteur avant 35 ans en raison d’un environnement sexiste, d’un manque de perspectives ou de difficultés à concilier travail et maternité.
Cette absence pèse sur la conception des technologies : IA biaisée, stéréotypes dans les algorithmes, assistants vocaux féminisés, reconnaissance faciale moins performante pour les femmes.
L’illectronisme, une nouvelle vulnérabilité
Alors que le numérique devient la condition d’accès aux droits, une partie des femmes — notamment les plus âgées, précaires, monoparentales ou migrantes — reste en difficulté. Elles sont moins équipées et moins formées, malgré leur rôle central dans les démarches administratives du quotidien.
Dans une société entièrement dématérialisée, cette situation risque de créer une fracture de genre, rendant certaines femmes dépendantes d’un tiers pour leurs droits et leur autonomie.
Un pouvoir technologique majoritairement masculin
Les postes de décision dans les entreprises numériques restent occupés à 80–90 % par des hommes. Cela influence :
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les politiques de cybersécurité, peu adaptées aux violences faites aux femmes
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les algorithmes, qui renforcent biais sexistes et racistes
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les innovations techniques (domotique, smart grids), qui reposent sur une charge domestique souvent assumée par les femmes.
Le numérique pourrait ainsi devenir un nouveau lieu de domination patriarcale.
Un paradoxe : des femmes actrices de la transition, mais exclues de sa gouvernance
Les femmes s’investissent fortement dans les pratiques écologiques quotidiennes, mais elles restent éloignées des outils numériques qui piloteront la transition énergétique et environnementale.
Risque : une transition « faite par les femmes » mais décidée et contrôlée par les hommes.
Pour une transition numérique féministe
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intégrer les études de genre dans la conception des IA ;
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lutter contre le sexisme dans les filières tech ;
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renforcer la formation numérique des femmes ;
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maintenir des alternatives non numériques accessibles ;
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partager la charge mentale numérique ;
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rendre visibles les femmes expertes en tech et en écologie
Pour une décarbonation juste et lucide
La décarbonation n’est plus une option. Mais la manière dont elle s’imposera peut encore être orientée. Il est essentiel d’y intégrer dès aujourd’hui une analyse féministe et sociale, afin d’éviter que cette mutation forcée ne se traduise par une régression.
Cela implique (ne saurait être exhaustif) :
– de reconnaître la valeur réelle du travail domestique et du soin
– l’égalité salariale
– une juste répartition des tâches domestiques et familiales
– d’assurer aux femmes un accès équitable aux ressources, aux moyens de production et aux décisions
– de protéger les femmes contre la précarité et les violences qui s’intensifient, particulièrement en période de crise
– de refuser toute lecture essentialiste du rôle féminin dans la société post-carbone
– Favoriser les échanges et la transmission entre les femmes. Apprendre la sororité et lutter contre ce que l’on pourrait appeler « la loyauté de dominance » ➜ cette réalité qui fait que les femmes ne se soutiennent pas entre elles mais favorisent au « bénéfice du doute » la parole des hommes (père, mari, frère,…). La première intention doit être celle de croire les femmes
– inscrire le numérique dans les politiques d’égalité
– d’accompagner les hommes dans ce changement profond, car intégrer pleinement les femmes, c’est remettre en cause des siècles de normes patriarcales. Il faut donc repenser ce que signifie «être un homme ».
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Comme l’a montré Lucile Peytavin, le « coût de la virilité » — économique, social et psychologique — est lourd. Ce coût, pour n’évaluer que l’aspect financier, s’élèverait à près de 100 milliards d’euros par an ! – Ce qui représente 60% du déficit public de 2024 –
Il s’agit du coût représenté par le comportement asocial des hommes comme auteurs de délits ou de crimes. 90% des personnes condamnées par la justice sont des hommes et 96,3 % de la population carcérale est masculine, ce qui représente des coûts directs : frais de justice, service de santé, force de l’ordre, … Et des coûts indirects : perte de productivité, des souffrances physiques, psychologiques, victimes, …
Le dépasser, c’est offrir à chacun la possibilité d’une liberté partagée, d’une émancipation collective. Et d’une économie capable d’affronter les questions environnementales et climatiques avec plus de sérénité et de moyens financiers.
L’écologie, sans vigilance, pourrait ainsi devenir un système où les femmes portent la survie du foyer, anéantissant des siècles de luttes, tandis que les hommes auraient le monopole du pouvoir et de la décision. Un tel déséquilibre risquerait d’aggraver de même la situation des minorités, déjà exposées à des formes multiples de discrimination et de précarité.
Conclusion
La décarbonation viendra, qu’on le veuille ou non. Mais elle ne doit pas devenir un nouvel instrument de domination.
Si la société de demain doit apprendre à vivre autrement, qu’elle le fasse dans l’égalité, en refusant de sacrifier à nouveau l’autonomie et la liberté des femmes sur l’autel de la survie. Qu’elle permettent également aux hommes d’accéder à l’émancipation pour sortir des injonctions patriarcales mortifères.
Découvrez les deux journées dédiées à la condition des femmes et aux risques encourus dans une société en décarbonation
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